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2013/08/29

Les banquiers centraux et leurs émotions

[MAJ le 30/08]

Le Financial Times vient de publier un article que j'attendais depuis 2007: Central bankers have given up on fixing global finance. Vous avez bien compris: les banquiers centraux réunis à Jackson Hole renoncent à trouver une solution pour améliorer le système monétaire international et sortir de la crise globale: c'est l'abandon au statu quo.

Bien sur, même maintenir ce statu quo leur est impossible. C'est juste un aveu de leur perte totale de contrôle, ce que nous décrivons depuis des années.
Mais commençons tout d'abord notre analyse par la partie facile: ce renoncement est une émotion qui s'inscrit dans le cadre de l'acceptation du changement induit par la crise systémique globale, et son choc depuis 2007. Les banquiers centraux(*) sont passés par les émotions classiquement associées aux étapes de la courbe du changement de Kübler-Ross qu'elle a appliquée à toute forme de perte catastrophique. 

Immédiatement après le choc, l'étape de déni est celle où continue de s'exprimer le sentiment de stabilité: les banquiers centraux sont dans un état stable, ils maitrisent généralement leur travail, possèdent des habitudes, mais surtout une expertise dans ce qu’il fait. On annonce que la crise n'existe pas, ou bien qu'elle ne sera que très passagère.

Puis vient la confusion : le changement se précise, les faillites se font retentissantes (2008). Les banquiers centraux restent droits dans leurs bottes à ce stade, et ne croient pas encore au caractère systémique de la crise. On communique pour essayer de se convaincre soi-même d'un découplage des économies.

Puis vient le rejet : les banquiers centraux essayent systématiquement de défendre l’ancienne façon de faire (QE) et rejette les nouvelles idées (comme rebâtir le système monétaire international sur un panier de devises, ce qui a été proposé dès 2009).

Puis vient l’agressivité : passant par un sentiment d’amertume, et parfois de colère, les banquiers centraux peuvent devenir agressifs et prendre des décisions contraires à l'intérêt des autres. C'est la phase de guerre monétaire (currency war) depuis 2010.

Puis vient la négociation : les banquiers centraux tentent de négocier pour minimiser les impacts sur leur situation actuelle. C'est le travail de réflexion multilatérale sur la refonte du système monétaire international qui connait son point culminant en 2011. On pourra consulter :
Puis vient l'acceptation de l'échec : les banquiers centraux passent par un sentiment de frustration ou de tristesse, puisque la négociation ne donne pas de résultats. Le bilan de la réunion de Jackson Hole cette semaine en est un très bon exemple. 
On doit ici citer le dernier communiqué du FMI du 5 Août sur la modification des droits de vote et des quotas. L'application de toute la réforme de 2010 est désormais suspendue à la seule décision des Etats-Unis. En effet, un minimum de 85% des votes doivent l'entériner. 75% sont déjà réunis, et les U.S. refusent toujours de voter alors qu'ils sont les seuls à disposer d'un vote bloquant (16%). Comme le résume parfaitement Thomas Bernes :
"The failure by the Unites States to deliver on its agreement after almost three years, seriously weakens the credibility of the Unites States to exercise leadership in the future, and leaves the IMF in limbo on its resources and governance reforms."
Cette acceptation de l'échec peut présenter plusieurs facettes: une pour la communication officielle, comme à Jackson Hole, et l'autre pour des dernières actions résiduelles d’agressivité, menées sans y croire vraiment, comme la remontée des taux et le rapatriement de capitaux de tous les pays émergents vers les U.S. et menaceraient de les faire s'écrouler, à en croire certains commentateurs. La belle blague. Non seulement cette pauvre stratégie n'a eu aucun succès contre la seule zone euro, et là il s'agirait de s'attaquer à tous les autres pays à la fois, alors qu'un fonds de réserve commun de 100 milliards de dollar est déjà en préparation entre les BRICS depuis le début de l'année, lesquels avaient justement anticipés cette possibilité? La suite est parfaitement prévisible: cette campagne anti-BRICS fera rapidement long feu et va accélérer encore la dynamique intra-BRICS. Il s'agit donc en ce moment pour l'Europe, et l'Euroland en particulier, de faire comprendre aux BRICS que nous les aiderons à passer ce moment, tout comme ils nous ont aidé à passer la crise de l'euro. C'est aussi comme cela que les partenariats stratégiques prennent corps.

Puis vient pour nos banquiers centraux la phase de test : les plus progressistes essayent tour à tour de nouvelles solutions de façon limitée, ou sans concertation générale. La dislocation amorcée par la phase d'agressivité s'amplifie. Les actions s’égrènent suivant le moment où chaque banque centrale est entrée dans cette phase. C'est ainsi que se développent les accords de swaps bilatéraux, les fonds de réserve de devises comme celui annoncé par les BRICS en mars dernier, le rachat d'or par certaines banques (Russie, Chine...) et son leasing par d'autres (Inde). Ou encore l'annonce par Poutine de vouloir modifier (cette fois-ci considérablement) le mode de calcul des quotas au FMI lors du prochain G20. C'est pour être synchrone avec ce moment que j'ai proposé dernièrement l'Initiative Multipolaire de Résilience Stratégique. 

Puis viendra ensuite la phase d’acceptation du changement par les banquiers centraux, mais ils en auront encore une perception négative ou de regret de "l'ancien temps". 

Puis viendra enfin la phase d’engagement : les banquiers centraux percevront les avantages du changement, et agiront positivement.


Explorons maintenant la partie plus délicate de notre analyse: celle des chemins politiques alternatifs.

L'empreinte des banquiers centraux dans le champ social n'est pas n'importe laquelle. Depuis un siècle exactement, elle est associée à des mécanismes de plus en plus renforcés de communication, qui ont comme fonction première de synchroniser les émotions du public avec celles des messages qui sont diffusés. C'est là que réside une faiblesse que certains peuvent exploiter à leur avantage. Si le public tombe lui aussi dans cet état de renoncement face aux difficultés de cette crise, on peut alors facilement lui faire avaler de belles couleuvres. 
Relisez l'article du FT et notez la phrase "The choice is this: impose capital controls or let the Fed run your economy." Ce qui veut dire en clair: renoncez à la globalisation financière ou bien concentrez toutes les décisions économiques et monétaires globales dans les mains de la Fed. Cette faiblesse humaine de croire facilement à la concentration des pouvoirs comme solution magique à toute crise, au leadership proclamé et à la simplification évidente du processus de décision comme préalable à toute bonne décision a été exploitée maintes fois dans l'histoire. Hélas, c'est un gouffre qui sépare une bonne décision et une décision pour le bien de tous. A retenir donc: à partir de maintenant et plus que jamais, prêter particulièrement attention aux conséquences politiques possibles de toute expérimentation diligentée dans l'urgence pour répondre à la crise "après avoir tout essayé".

Mais l'article du FT contient une autre perle: "A stable international financial system has eluded the world since the end of the gold standard. The first condition for creating one, however, is the ambition to try."
La toute dernière phrase est particulièrement ambiguë, et je vous propose de la comprendre comme suit: Le monde n'a plus connu un système monétaire international stable depuis la fin du standard or. La première condition pour créer un standard or, cependant, est l'ambition d'essayer.

Dans les prochains articles, je montrerai comment un nouveau standard or associé impérativement à d'autres conditions précises est la meilleure réponse possible à la crise systémique globale. Je m'appuierai pour cela sur les travaux de la Nouvelle Ecole Autrichienne d'Economie (NASOE) et du professeur Fekete en particulier. En effet, puisque les banquiers centraux sont découragés, et les institutions de Brettons Woods en panne, c'est la fenêtre d'opportunité tant attendue pour faire percer cette riche idée: phase de test, d'acceptation et d'engagement :)  Nous tiendrons également compte du caractère multipolaire du monde actuel.



(*) : le terme "banquiers centraux" est simplificateur et désigne ici la somme des influences prépondérantes qui s’exercent pour les décisions structurant le système financier et monétaire international. Il ne recouvre pas nécessairement et pas seulement tous les gouverneurs des banques centrales du monde.

2013/08/20

Our Research Pages


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Data series, historical data and graphs :


Annexes sur l'étude de la crise écologique globale :



  • Travaux et études publiés | Interventions lors de séminaires
    Published studies | Public seminars
    Studien veröffentlicht | Interventionen in Seminaren
    Los estudios publicados | Las intervenciones en los seminarios




2013/06/18

Le marché des Bons du Trésor US, 2013 Q1

La dernière mise à jour le 14 juin des montants des investissements dans les Bons du Trésor US a apporté son lot de petites surprises. Ce marché est rapidement devenu depuis 1971 le point pivotal du système financier international, c'est pourquoi nous le suivons de très près pour vérifier la qualité de nos anticipations politiques.


Commençons par les obligations (US Treasury securities ou UST) détenues par les investisseurs étrangers à fin avril. On remarque tout de suite que entre mars et avril :
  • le montant total des Bons du Trésor US détenu par des institutions officielles étrangères, typiquement les banques centrales, dans le monde a baissé (For. Official passe à 4062.2 et précédemment 4090.7 milliards de dollar). Il faut remonter à 2006 pour constater un tel évènement :
Source: Bianco Research
  • les investisseurs dans les 38 pays (ou groupe de pays) possédant le plus d'UST ont tous réduit leur exposition aux Bons du Trésor US (somme des investisseurs privés comme les hedge funds, et des investisseurs officiels), à l'exception des pays suivants: exportateurs de pétrole hors Russie; UK; Irlande; France; Turquie; Australie; et dans une mesure beaucoup plus faible: Colombie; Afrique du Sud. Les medias chinois en parle. On voit ici nettement la sphère d'influence anglo-américaine et les effets de la guerre monétaire sur l'Australie, mais que fait donc la France dans ce lot? 
  • inévitablement, le montant total des Bons du Trésor US détenu par les investisseurs étrangers dans le monde a baissé (Grand Total passe à 5670.8 et précédemment 5740.4 milliards de dollar)
Certains "analystes" ont expliqué ces mouvements de vente par le fait que les taux des Bons du Trésor avaient grimpé. Or regardons ci-dessous ce qu'il en est: les dates ne concordent pas, les taux ont monté à partir du 30 Avril seulement.
Evolution du taux de l'obligation à 10 ans entre 2012-12-14 et 2013-06-14

Evolution du taux de l'obligation à 10 ans avec mise à jour quotidienne sur un an glissant

Mais au fait qui donc a acquis ce qui a été vendu ? Forcément les investisseurs domestiques US. Notamment la Fed :
Mise à jour hebdomadaire

Les données FoF sont publiées trimestriellement, donc il va falloir attendre le Rapport Q2 pour avoir plus de détail. Le Q1 vient juste d'être publié. A ce sujet, on remarque autre chose d'intéressant sur la détention des UST:

Source: Flow of Funds Report 2013 Q1, table L.209

Regardez la ligne 39. Brokers and Dealers: les plus grosses banques du marché primaire des UST ont tranquillement écoulé 18% de tous leurs avoirs en UST au premier trimestre... avant la moindre remontée des taux longs, donc avant la baisse du prix des UST. Belle opération... pour eux! Pour l'explication de ce que ca pourrait bien cacher, (re)lisez d'abord l'épisode précédent: Operation Deceit.

Il faut bien comprendre que des taux d'intérêt des UST qui ne seraient pas manipulés "contrôlés" grimperaient en flèche, ce qui signerait l'arrêt cardiaque de l'économie financière US. La perspective de ne plus pouvoir assurer le service de leur dette publique ou le renouvellement du financement de leur dette (risque lié au "rolling" des UST court terme) les oblige à un seul chemin: le contrôle toujours plus marqué sur les taux longs. Ce contrôle permet aussi par leur baisse régulière d'assurer des plus-values régulières aux investisseurs, et donc de retenir les derniers acheteurs encore sur ce marché (à part la Fed).

Dernière innovation à attendre en la matière: les Bons du Trésor à taux variable (Treasury Floatting-Rate Notes ou FRN). L'objectif la aussi est d'échanger les UST à taux fixe encore dans les mains des investisseurs par des UST à taux variable. On sent là une gestion tout à fait saine du risque systémique. Ou comment élever des termites dans la poutre du faîte de votre toît.
Les prochaines interviews des gestionnaires de fonds à ce sujet: "Une excellente opération on vous dit. Mais oui, sans risque (pour moi), pensez-donc. Il n'y a que des avantages. Tenez on a même pensé à protéger votre taux si le taux de référence 13-week UST devenait négatif."



2013/05/31

Operation Deceit

 Do you remember Operation Twist Redux from the Fed?

It seems to me that the Fed just launched another Op, but kept silent about this one. They let Goldman Sachs announce it on behalf of them.

Let me explain: I think Fed has an ever growing appetite for long-term US Treasury, as explained previously (la géoéconomie des Bons du Trésor U.S., in french). Previously on Desperate Fed, they swapped their short-term UST to buy long-term ones. Let see the graph for the shares of UST with different maturities held by the Fed since 2003:

U.S. Treasury held by the Fed, by maturity slice  [blue: maturing in over 10Y; red: over 5Y to 10Y; green: over 1Y to 5Y; orange: over 3M to 1Y; violet: over 15d to 3M; grey: up to 15d] over U.S. Treasury (all maturities), in %, lhs; purple: 10-Y UST yield, rhs; updated weekly

This replacement of short-term treasuries by long-term bonds has begun since december 2007. After Operation Twist Redux, no very short term treasuries remained, and medium term 1Y to 5Y maturities were historically at their lowest (22%). Swap must end, and Fed should buy LT treasuries on the secondary market... but the others current UST holders do not want to sell them because of the always declining yields since 10 years (means price is up). 
The largest UST holders are currently :
  • Rest of the world -- Official institutions : 34.5% of UST shares (in notional value)
  • Fed (not including SSTF special issues) : 14.4% 
  • Rest of the world -- Private investors (i.e. foreign hedge funds) : 13.4%
  • Household sector, not including Savings Bonds -- (i.e. domestic hedge funds, private eq. funds) : 7.4%
  • Money market mutual funds : 4.0%
  • State and local gov. : 1.9%
What better to do then, but to deceit private investors (funds) to make them sell their UST? 
If we follow the new trend in yields since some days (graph below), UST prices are down and this will make the portfolio managers uncomfortable at the end of the second quarter; GS gently advice them to sell before being hurt. But... who will buy them if many obey, except the Fed and its primary dealer banks who know what's behind this move? 

UST yields for different maturities since 2006; updated daily

Let's wait until the end of Q2 (or Q3, depending on the success and duration of this Op) and have a look then on the TREAST graph of maturity slices to verify my hypothesis: shares of long term UST should have increased. And yields will decreased again.

2013/02/11

L'hiver américain


 Le 11 janvier 2013 à New-York, Aaron Swartz[1] mettait fin à ses jours. Il était l’objet d’une procédure depuis janvier 2011 pour un acte des plus bénins : cet intellectuel de 26 ans avait copié 4 millions d’articles scientifiques de la base JSTOR au contenu de laquelle il avait droit d’accès du fait de ses activités au MIT. Bien que l’intégralité de ces articles ait été financée par des fonds publics, la plupart ne pouvaient être consultés qu’avec une souscription. C’est en signe de protestation contre les limitations d’accès à un bien commun qu’Aaron Swartz a commis cet acte. Etant un des fers de lance du mouvement revendiquant un accès libre aux informations[2], Aaron Swartz n’a pourtant jamais rediffusé ces fichiers et les a rendus en juin 2011 au MIT. Dès le mois suivant il était cependant mis en accusation par un procureur, qui a encore alourdi les charges pesant contre lui en septembre 2012. Aaron Swartz était alors l’objet, toujours pour les mêmes faits, de 13 chefs d’accusation et encourait jusqu’à 35 ans de prison, 1 million de dollar d’amende  accompagnés de procédures de rétorsion aggravées. À titre de comparaison éclairante, la loi U.S. punit d’un maximum de 20 ans de prison les faits qualifiés d’aider des terroristes à se procurer une arme nucléaire.[3] Le 9 janvier JSTOR ouvrait finalement ses archives au public, mais la machine de persécution du système judiciaire US ne pouvait plus être arrétée.

En ce premier jour de mémoire[4] , il nous semble important de souligner la contribution essentielle d’Aaron Swartz dans le domaine de la politique des libertés individuelles. Celles-ci sont en effet à nouveau profondément questionnées avec l’émergence des  systèmes d’informations sociaux et l’accès de masse à internet. C’est ici un moment historique où les trois entités du pacte social (les citoyens, les entreprises et l’Etat) sont dans l’obligation de redéfinir attentivement leur positionnement respectif, et qui survient conjointement au déclin des Etats-Unis sur la scène internationale. Nous y reviendrons en dernière partie après avoir discuté :
  • La symbolique du geste d’Aaron Swartz
  • Les conséquences immédiatement observées
  • Les autres conséquences que l’on peut attendre des tendances lourdes ainsi mises en lumière

Tout un symbole

Aaron Swartz vivant est déjà un symbole : jeune, inventif, entrepreneur de start-ups, intellectuel engagé, progressiste, il a déjà acquis un prestige certain dans la génération connectée par le courage de ses positions sur les libertés individuelles menacées et son lobby contre la loi SOPA. C’est aussi un symbole pour le système qui érode les libertés individuelles de manière accélérée depuis 2001.[5]
La mort d’Aaron Swartz nous rappelle celle de Mohamed Bouazizi, qui s’est lui aussi suicidé à 26 ans en signe de protestation ultime contre la politique de son gouvernement. Son geste sera un symbole pour toute une génération de jeunes qui se reconnaitront en lui. De la même manière, la mort d’Aaron Swartz est aussi un geste politique, celui d’un homme persécuté par un système judiciaire qui trahit ses citoyens au lieu de les protéger[6]. Les deux années de procédures kafkaïennes[7] où le procureur outrepasse sans aucun contrôle l’esprit et la lettre des lois en utilisant un texte entré en vigueur un mois après l’entrée des U.S. dans la première guerre mondiale[8] ou le très controversé CFAA[9] dans le seul objectif de contraindre Aaron Swartz à plaider coupable pour lui permettre d’obtenir une sentence plus faible, ne nous rappelle rien d’autre que Le Procès[10], où un homme de 30 ans est brusquement entraîné dans un système judiciaire arbitraire, inhumain et absurde. Aaron Swartz aura finalement une conscience  morale plus forte que celle de Joseph K. Sa lucidité, et non son désespoir, lui indique que « la seule façon de ne pas perdre au jeu auquel le gouvernement le contraint, c’est de ne pas jouer ». S’il sort ensuite du jeu, c’est nous qui endossons son témoignage[11].


Les premières conséquences

La mort d’Aaron Swartz présente tous les ingrédients pour accélérer une prise de conscience au sein de la communauté connectée. Comme tout symbole, il est fédérateur.
La partie change de dimension, mais pas de perspectives. Les nouveaux acteurs ne se sentent pas seulement concernés ; ils se sentent eux-mêmes visés par les intentions politiques d’un système judiciaire coercitif, qui ignore superbement les dérives extraordinaires des acteurs du système financier et qui persécute les défenseurs des libertés individuelles. Cette idée même du sens commun de la justice bafouée est capable de fédérer au-delà des frontières traditionnelles des partis. Ce n’est pas un petit groupe de personnes qui est remis ouvertement en cause, mais bien la réelle légitimité d’un système de gouvernement qui autorise de tels traitements judiciaires. C’est donc une profonde crise politique qui s’annonce.

Les premières initiatives sont de deux ordres :

1) La mobilisation « Opération Angel » tout d’abord, qui vise à prolonger immédiatement l’action politique de Aaron Swartz en modifiant la loi CFAA, par un lobbying contre la proposition de loi CISPA, ou des pétitions pour remplacer les procureurs et intervenants clés dans l’affaire Aaron Swartz. Ces actions sont publiques et se prolongent en manifestations dans la rue. Pour les participants elles sont connectées au mouvement Anonymous, qui est le groupe politique informel le plus proche des positions d’Aaron Swartz. Ainsi le port des célèbres masques et les #Anonymous sont fortement corrélés à ces manifestations :

 Impacts des premières mobilisations sur le réseau Twitter ;
Source : topsy.com

2) La radicalisation du mouvement apparait dès le 25 janvier avec le hacking du site ussc.gov qui lance la phase publique de la mobilisation « Last Resort » (dernier recourt). Ce type de radicalisation avait été anticipée.
Il s’agit ici d’une action à visée médiatique, qui se déroule exclusivement sur Internet et aux marges des lois en vigueur. Le message diffusé[12] à cette occasion par ce collectif de la mouvance Anonymous exprime très clairement plusieurs motivations :
  • Qu’il s’agit d’une opération préparée de longue haleine en réponse aux arrestations d’hacktivistes.  On pense notamment à l’arrestation du groupe LulzSec, aux US et en Europe[13] suite au retournement  de « Sabu » en 2011, qui a été convaincu de collaborer en tant qu’agent double avec le FBI. Les peines encourues sont toujours supérieures à 20 ans de prison.

  • Que son déclanchement est la conséquence de la mort d’Aaron Swartz, directement causée par la persécution d’Etat dont il a fait l’objet ;
  • Que le sens commun de la justice est au-dessus de l’expression de la loi par l’Etat, quand celle-ci est perçue comme une trahison de l’intérêt des citoyens ou de leurs libertés ;
  • Qu’il n’y a pas de volonté de négocier ; c’est un ultimatum qui est lancé au gouvernement pour qu’il lance une réforme en profondeur des nombreuses lois liberticides ;
  • Qu’il s’agit d’une pure expression politique du combat en cours entre citoyens et Etat pour préserver les libertés individuelles, et pas une simple performance technique à des fins de publicité. Si des interlocuteurs sont désignés pour les réformes à engager, il s’agit d’intellectuels progressistes qui n’ont aucun lien avec ces hackings ;
  • Qu’il ne peut y avoir qu’une seule issue : la mise en place par le gouvernement des réformes exigées. Le combat ne cessera pas avant cela ; il s’étend donc dans le temps et dans l’espace puisque plusieurs sites fédéraux ont été infiltrés selon Anonymous ;
  • Que le message s’adresse aux citoyens du monde entier, et pas seulement aux Américains même si c’est seulement ce dernier qui est visé ; c’est une caractéristique essentielle de ce mouvement de contestation, qui recrute des membres actifs au-delà des frontières, même pour des causes dont on pourrait naïvement penser qu’elles ne concernent que les citoyens américains ;

Après le DoJ: la FED attaquée

On remarque que cet ultimatum pouvait prendre de court le reste du mouvement Anonymous, jusqu’à présent plus modéré. Pourtant cette opération a été « validée » par le reste du mouvement (ses auteurs ont notamment participé à de nombreuses autres opérations préalables) et est ainsi officiellement supportée par le collectif #YAN chargé de médiatiser les opérations. Les très rares messages qui expriment des doutes ou des distances n’ont aucun écho (j’exclue les milliers de comptes twitter tout juste piratés et qui ont tous le même jour diffusé le même commentaire négatif pour discréditer cette opération). Désormais, il n’est pas exagéré de dire que tout membre d’Anonymous qui ne souhaiterait pas être confondu avec cette rébellion contre le gouvernement U.S. devrait au préalable créer pour se distinguer un autre « concept-chapeau », une autre marque. Anonymous a répondu à la logique d’escalade imposée par l’érosion programmée des libertés civiques.

Deuxième remarque : le premier hacking de cette opération s’est accompagnée de la diffusion de plusieurs archives cryptées, pour l’instant sans la clé de lecture. Elles contiennent sans doute des fichiers récupérés sur des sites fédéraux. Ce choix de diffusion, s’il vise explicitement à contacter de manière sécurisée des journaux, n’utilise pas les procédures déjà rodées du canal Wikileaks. Cela a surpris la communauté et entraîné un doute chez les médias qui redoutent déjà de ne plus être protégés par le 1er amendement[14], jusqu’à la diffusion le 4 février d’une liste de 4600 noms de hauts représentants des institutions financières des U.S. avec leurs coordonnées et mots de passe (cryptés), obtenus en hackant certains sites de la Reserve Federale.


La Fed a bien tenté de minimiser cette infiltration[15], mais après la nouvelle diffusion le 8 février d’un listing de 120 000 fichiers présents sur plusieurs serveurs de la FED[16], il faut en tirer d’autres conséquences :

  • L'immense majorité de ces fichiers sont d'accès public, mais pas tous. Ces Anonymous ont eu accès pendant une longue durée au système de fichiers de ces serveurs, en lecture et en écriture ; 
  • Il est donc parfaitement possible que les Anonymous aient pu placer de nouveaux fichiers java ou des scripts ColdFusion en remplacement de certains présents, ce qui potentiellement pouvait permettre d’enregistrer les mots de passe circulant dans le flot d’exécution de l’application utilisée par les banquiers, lesquels sont à ce moment-là le plus souvent stockés en mémoire et sans cryptage.
  • En effet, il faut s’interroger sur le fait de diffuser la liste des mots de passe cryptés sur Internet : la première mesure prise sera de réinitialiser tous les mots de passe une fois l’application restaurée par la FED dans un état non compromis (ou sensé l’être !... si un attaquant était en mesure d’opérer en mode "man-in-the-middle" ou avec un code applicatif compromis à ce moment critique, il récupérerait en quelques heures ses logs avec tous les nouveaux mots de passe non cryptés qui viennent d'être choisis par les utilisateurs…). 
  • Pour notre part, cela signifie que ces mots de passe avaient déjà remplis leur usage pour les Anonymous, c’est-à-dire que leur valeur était connue… et qu’ils avaient déjà été utilisés par ailleurs. Etre en capacité de modifier les fichiers du serveur d’applications signifie pouvoir envoyer sur le PC des banquiers utilisateurs un code approprié qui peut exploiter leurs configurations précises : plugins java, flash, navigateur… les failles « zero-day » de ces composants deviennent particulièrement faciles à utiliser pour récupérer ensuite d’autres informations ou fichiers directement sur le PC de ces utilisateurs. Le listing diffusé des fichiers n’en fait pas mention… mais cette opération Last Resort ne fait que commencer. On comprend qu'outre les noms et adresse livrés au public, le plus déstabilisant pour le système financier U.S. c’est ce que nous ignorons encore et qui soit en la possession des Anonymous tant les possibilités sont vastes ! C’est une pratique habituelle des guerres de l’information.
Le même jour, Bloomberg annonçait qu’Obama avait l’intention d’accélérer la publication d’un ordre exécutif présidentiel permettant d’accroître la cybersurveillance[17] (aussi nommé cybersécurité suivant de quel côté on se trouve) dans la lignée de la proposition CISPA. L'escalade continue.[18]

Terminons cette partie par une précision : 
l’ex-policier Dorner a lancé le 4 février une vengeance personnelle meurtrière contre plusieurs personnes de son ancien service, en publiant auparavant sur sa page facebook un long manifeste intitulé lui aussi Last Resort.
Cet homme, patriote et soldat, qui a totalement perdu confiance dans le système judiciaire et policier de Los Angeles, qui se déclare explicitement soutenir Obama et le camp démocrate, est contre la vente libre des armes à feu, n’a aucune connexion avec l’opération des Anonymous. Pour reprendre le titre du dernier fichier diffusé par ces Anonymous : « Dorner est un symptôme, pas un syndrome »

[part 3 to be continued soon]




[2] Standard RSS, Open Access, Creative Commons, Demand Progress, mouvement contre la loi SOPA/PIPA
[3] “Participation in nuclear and weapons of mass destruction threats to the United States”, 18 USC § 832
[6] Boston.com, 02/01/2013
[10] Œuvre de Franz Kafka, rédigée entre 1914 et 1925
[11] The Nation, 01/12/2013
[12] See the video (full text here)
[13] CNN.com, 03/06/2012
[14] EFF.org, 07/2012
[15] Networkworld.com, 02/08/2013
[16] ZdNet.com, 02/08/2013
[17] TheVerge.com, 02/08/2013
[18] En réponse à cet ordre présidentiel (critiqué ici), le 4ème round de l'opération a été déclenché au moment du discours sur l'Etat de l'Union le 12 février (#OpSOTU). Ce fut un échec, sans doute par manque de temps de préparation des détails techniques. Mais on peut se demander pourquoi les leaders de #OpLastResort n'ont pas dévoilé à cette occasion la ou les clés de décryptage des fichiers "warheads" qu'ils avaient diffusé au départ de l'opération, puisque cet ordre présidentiel représente justement les lois liberticides contre lesquelles ils s'élèvent. Ils se sont contentés de dire qu'il y aurait 12 rounds dans ce combat contre le gouvernement US.
Le 17 février, un autre Anonymous apparemment indépendant des leaders de l'opération #OpLastResort a diffusé sur Zerobin des données brutes qu'il déclare extraites d'une base de données du site State.gov, le ministère des affaires étrangères US. Dans l'attente de confirmations, il faut rester prudent à ce sujet pour l'instant, des manipulations restent parfaitement possibles. Rien de plus facile que de créer des fausses données apparemment ou partiellement vraies.


Le jour d'après, les leaders d'#OpLastResort ont annoncé un nouveau hack sur une banque d'investissement qui s'occupe notamment des Municipal bonds. C'est un client de l'agence Stratfor qui avait été hackée par Anonymous et dont un important historique d'emails avait ensuite été diffusé via Wikileaks début 2012. Voir cet article de ZdNet.